Valérie Fourneyron

DÉPUTÉE DE LA 1ÈRE CIRCONSCRIPTION DE SEINE-MARITIME
ANCIENNE MINISTRE - MEMBRE DE LA COMMISSION
DES AFFAIRES ETRANGÈRES

L'élection de Donald Trump : "and now what ?"

9 novembre 2016 à 18:27
L'élection de Donald Trump :

Donald Trump est désormais le 45e Président des États-Unis, ainsi qu’en a décidé souverainement le peuple américain. Ce choix a provoqué une véritable onde de choc à travers le monde entier, entre inquiétude, consternation, stupéfaction et colère. Il n’en demeure pas moins que nous ne pouvons que prendre acte de cette décision. Et regarder vers le jour d’après, en évitant les deux écueils qui guettent tout commentaire post-électoral, lorsque le résultat n’est pas en phase avec ses propres convictions : la complaisance et le fatalisme.

Tirer les leçons du scrutin

L’élection américaine va bien au-delà des seuls États-Unis. Le premier enjeu est donc de comprendre ce qui a pu conduire à ce résultat. Comment un homme sans aucune expérience, multipliant les positions outrancières, réactionnaires, ultra-conservatrices, racistes, xénophobes, sexistes, économiquement dangereuses, peut-il se retrouver à la tête de la première puissance mondiale ?

Pour répondre à cette question lancinante du « Pourquoi Trump ? », je n’ai personnellement pas trouvé analyse plus complète, lucide et pertinente que celle du réalisateur américain Michael MOORE… en juillet 2016, cinq mois avant l’élection. Voir ici la traduction française de son texte « Les 5 Raisons qui font que Donald Trump va gagner ». Sa compréhension des ressorts électoraux américains et du terreau sur lequel a pu fleurir le vote Trump est particulièrement éclairante.

Les signes annonciateurs se multiplient depuis des mois, voire des années : le Brexit, la montée des populismes partout dans le monde, la percée électorale galopante de l’extrême-droite en Europe … Dans ce contexte, on peut difficilement qualifier de surprise l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche. Une fois de plus, dans une démocratie, les citoyens ont écouté ceux qui leur proposent de rompre avec le système. Une fois de plus, les laissés-pour-compte de l’économie, les oubliés de la mondialisation, les victimes de l’ultralibéralisme, celles et ceux qui ont peur de l’évolution du monde et des sociétés ont rejeté les élites, qu’elles soient démocrates ou républicaines, et ont considéré qu’elles étaient incapables de les comprendre, de les aider, de les protéger, de leur assurer un avenir meilleur.

La victoire de Trump est donc, avant tout, un terrible coup de semonce contre l’establishment et les pouvoirs en place, mais ayons la lucidité de reconnaître qu’il s’agit aussi de la défaite de tous les progressistes. Clairement, le camp qui propose le progrès social et humain, qui croit que personne ne doit rester sur le bord de chemin, qui veut se battre pour un monde plus juste et égalitaire, apparait au mieux comme peu à l’écoute de ceux qui souffrent et incapable de proposer des solutions, au pire insincère et méprisant !

Face aux haines et aux conservatismes qui prolifèrent, face à la tentation du repli sur soi, nous devons plus que jamais nous réinventer pour trouver des réponses convaincantes, fidèles à nos principes et à nos valeurs humanistes, de solidarité, de fraternité, de laïcité, de protection sociale, de redistribution des richesses. Sachons nous remettre en question et tirons les leçons de ce énième scrutin. C’est déjà l’idée que j’avais développée dans ces pages suite aux dernières élections régionales. Il y a urgence de redonner l’envie d’y croire, car c’est bel et bien le socle de notre pacte social et nos institutions démocratiques qui sont menacés par de tels votes de rejet.

Ce constat appelle l’action. Sur ce point, je partage l’appel lancé par Nicolas Mayer-Rossignol à ne pas baisser les bras et à nous engager : « La différence entre l’indignation et la résignation, c’est l’action », écrit-il. « Militons ! Dans les partis politiques, dans le monde associatif, le bénévolat, pour l’éducation, la culture, contre toutes les intolérances. Nos valeurs sont périssables. Ces mots sont des combats. Il n’y a pas d’âge pour être acteur de progrès. » Et il n’y a pas de fatalité. En Europe, nous devrons tirer calmement et rapidement les leçons de cette élection, qui fait écho à la montée des populismes ultra-conservateurs, souverainistes et xénophobes en Hongrie, en Pologne, en Autriche, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France, et faire de l’Europe sociale un horizon à atteindre. Notre vision du progrès doit être revendiquée mais aussi à bien des égards redéfinie pour faire naitre une société où le développement économique et technologique est mis au service de la fraternité et de la lutte contre les inégalités.

Vigilance sur le plan international

En tant que membre de la Commission des Affaires Étrangères, je suis également particulièrement inquiète des positions que la future administration Trump va adopter sur la scène internationale. Les États-Unis constituent un partenaire de tout premier plan pour la France et l’Europe, en matière de maintien de la paix, particulièrement au Moyen-Orient, de lutte contre le terrorisme, dans le domaine économique et pour la préservation de la planète.

Sur tous ces sujets, l’Europe va devoir faire front de manière unie car, si l’on s’en tient à ses déclarations durant la campagne électorale, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait provoquer une longue liste de bouleversements diplomatiques. Ce sont en effet les fondamentaux de la politique étrangère américaine qu’il a promis de remettre en cause.

Je pense en particulier à ses positions en faveur d’une politique d’isolationnisme et de protectionnisme économique qui reviendrait sur les traités de libre-échange ; aux tensions à craindre avec l’Amérique du Sud et en particulier le Mexique ; à sa complaisance affichée envers la Russie sur la Syrie, mais aussi pour l’avenir des pays baltes et de la Crimée pour lesquels Donald Trump a exprimé à plusieurs reprises son désintérêt ; à ses promesses de mener une véritable « guerre commerciale » contre la Chine, sans tenir compte de l’impératif d’une régulation de la globalisation, notamment dans le domaine du commerce international ; à sa désinvolture vis-à-vis de l’OTAN (« organisation obsolète et coûteuse ») et des alliés européens de l’Amérique dans le domaine militaire ; à la remise en cause de l’accord nucléaire avec l’Iran ; et, en bon climato-sceptique qui se respecte, à l’enterrement en première classe de tout embryon de lutte contre le changement climatique et le rejet de l’Accord de Paris sur le climat… Autant de décisions qui, si elles venaient à se concrétiser, seraient gravissimes.

Nous avons de sérieuses raisons de redouter certaines des postures de Donald Trump en politique étrangère. Des questions lourdes se posent, même si on le voit mal aller au bout de certaines de ses promesses électorales dans notre monde interdépendant et multilatéral. Il est en tout cas certain que nous allons devoir traiter avec une Amérique moins disposée à s’engager pour la sécurité et la stabilité de l’Europe et celle de ses proches voisins. Et puisque les États-Unis semblent vouloir revenir sur leur volonté de s’impliquer dans les affaires du monde, l’Europe dans son ensemble va devoir s’affranchir de certains réflexes pour faire face aux défis du monde. Elle va devoir affirmer ses valeurs et défendre ses intérêts, franchir un cap en matière de sécurité et de défense, investir dans la croissance et l’économie durables, la formation, les protections sociales pour l’emploi et contre la précarité, et parachever la construction de la zone euro.

Quant à la France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et moteur actif de l’Union européenne, elle se doit plus que jamais d’incarner un modèle alternatif basé sur des principes, des valeurs, une stratégie, une indépendance. Dans le concert des nations, la force de la France sera de proposer une conception démocratique et équilibrée des relations internationales, une vision humaniste de la société, qui ne peut pas accepter le racisme et le rejet de l’autre et qui affirme le respect de la femme et l’égalité entre la femme et l’homme, une certaine idée du modèle social, une place déterminante donnée à la culture et une vision mondiale du défi climatique.