Valérie Fourneyron

DÉPUTÉE DE LA 1ÈRE CIRCONSCRIPTION DE SEINE-MARITIME
ANCIENNE MINISTRE - MEMBRE DE LA COMMISSION
DES AFFAIRES ETRANGÈRES

Diplomatie sportive : remise de mon rapport à la Commission des Affaires Etrangères

22 juin 2016 à 19:41
Diplomatie sportive : remise de mon rapport à la Commission des Affaires Etrangères

Avec mon collègue député de la Loire François Rochebloine, nous avons remis à la Commission des Affaires Étrangères notre rapport sur la diplomatie sportive française et son impact économique, qui nous a mobilisés pendant près d’un an.

Le rapport de notre mission d’information est téléchargeable sur le site de l’Assemblée nationale (rapport n° 3810). La vidéo de la restitution du rapport est disponible sur le portail de l’Assemblée.

Pourquoi cette mission ? Car la puissance de la France au XXIe siècle résultera de la conjugaison intelligente des différents leviers de l’influence, dont le sport fait indéniablement partie.

Pour appuyer cette conviction, nous souhaitions dresser un panorama à 360° du modèle économique de la diplomatie sportive à la française. Dans un but comparatif, nous avons effectué un voyage d’études au Japon en février 2016 et auditionné des dizaines de décideurs économiques, politiques, institutionnels et sportifs, dont Bernard Lapasset, co-Président du comité de candidature Paris 2024 et ancien président de l’IRB, et l’Ambassadeur pour le sport Philippe Vinogradoff, tous deux présents lors de la restitution du rapport.

Aborder le sport sous un angle diplomatique, au sein de la Commission des Affaires Étrangères, aura été une grande première

Le sport est un révélateur de la marche du monde, qui permet aux États de se mettre en scène. Il fait depuis longtemps – et fait encore – l’objet d’une forte exploitation au service de doctrines d’État. Les exemples sont légion. On pense naturellement aux JO de Berlin 1936, utilisés par le régime nazi pour valoriser leur idéologie totalitaire de la supériorité aryenne. Mais pensons, plus proches de nous, à la « diplomatie des muscles », la « diplomatie virile » d’un Vladimir Poutine, qui a voulu les Jeux de Sotchi en 2014 et a veillé à leur mise en scène et à leur gigantisme pour illustrer le réveil de la Grande Russie. Ou aux tentatives des États-Unis de faire aujourd’hui le ménage dans les instances « corrompues » du sport mondial, fidèles en cela à leur idéologie de la « destinée manifeste », mélange de doctrine interventionniste, de volonté de se poser en justiciers du monde et de diffuser un modèle de démocratie libérale. Citons également le Qatar qui a fait du sport l’un des piliers de sa stratégie nationale « Vision 2030 », pour exister sur la carte du monde en tant que grande puissance régionale.

Les illustrations ne manquent pas et justifiaient que l’on pose, au sein de la Commission des Affaires Étrangères, la question de la place du sport dans l’effort diplomatique de la France et de l’utilisation qu’elle peut en faire pour renforcer ses positions, son influence et son rayonnement au sein du concert des nations, notamment dans le cadre de sa diplomatie économique, priorité revendiquée du Ministère des Affaires Étrangères et du Développement International depuis 2012.

Notre rapport d’information a été présenté dans un contexte on ne pouvait plus propice pour asseoir le bien fondé de notre propos : Roland Garros venait de s’achever quelques jours plutôt. 3 milliards de personnes en audience cumulée ont suivi le tournoi dans le monde. Le Tour de France 2016, véritable vitrine de notre pays, s’élancera du Mont-Saint-Michel dans quelques semaines. 190 pays dans le monde le rediffuseront. L’Euro 2016 est en cours, dans le contexte particulier que nous connaissons. Et la France est candidate à  l’accueil des Jeux Olympiques et Paralympiques en 2024.

Autant d’occasions où les yeux du monde entier sont braqués sur la France, où l’on parle de la France, où l’on dissèque sa réalité contemporaine, où l’on évalue sa côte d’amour ou de désamour, où nous pouvons mesurer voire exercer la capacité d’influence et le pouvoir d’attraction de la France sur la scène internationale.

Qui peut encore croire dès lors que le sport n’a pas toute sa place dans les travaux d’une commission dont l’objet est d’évaluer la politique extérieure de la France ? Que le sport n’est pas à la fois un baromètre et un vecteur à part entière de nos relations internationales ?

Le point de départ de notre travail : évaluer l’impact économique de la « diplomatie sportive »

D’après l’OCDE, l’économie du sport représenterait près de 2 % du PIB mondial soit environ 1 200 milliards d’euros. Les activités sportives ont connu, entre 2000 et 2007, une croissance nettement plus rapide que la croissance mondiale. Malgré un ralentissement, la progression reste sensible, avec une croissance anticipée à 4 % entre 2011 et 2015. Ce dynamisme en fait un des secteurs les plus porteurs de l’économie mondiale, stimulé notamment par deux grands facteurs :

  • le développement des classes moyennes, consommatrices (de biens et services, de loisirs, de tourisme etc.),
  • le choix effectué par un certain nombre de pays d’investir dans le sport comme moyen de développement économique et de développement international au travers de l’accueil de grands évènements médiatisés.

Le marché des seuls grands évènements sportifs est évalué entre 45 et 50 milliards d’euros par an avec des pays qui investissement massivement dans ce secteur pour les bénéfices en termes d’image et de rayonnement qu’il procure.  Le rapport évoque les exemples du Qatar, de la Russie, de la Chine.

En France, le marché représenterait environ 275 000 emplois et un chiffre d’affaires de 37 milliards d’euros par an en France, c’est-à-dire pas moins de 1.8 % du PIB du pays.

Or, l’ensemble des revenus et emplois générés par le sport constitue un ensemble bien plus vaste que ceux liés aux seules entreprises du secteur sportif : architecture, BTP, énergie, transports, gestion des flux, solutions de sécurité, environnement, télécommunication, assurances, billetterie, restauration collective, gestion des infrastructures, organisation d’événements, formation et encadrement etc.

Un levier d’influence évident

Affirmer que le sport est un levier d’influence au sein de la diplomatie économique peut paraitre évident pour certains, au regard des chiffres ci-dessus. Quatre raisons principales viennent étayer ce raisonnement :

  • La première est que la tenue de grands évènements sportifs internationaux contribue au rayonnement et à l’attractivité de notre pays et recèle des potentiels énormes de développement économique, social et environnemental pour les territoires et les entreprises. Le rapport présente longuement cette dimension dite d’héritage des évènements sportifs, qui légitime que l’accueil de grands évènements sur notre sol soit une priorité, mais qui requiert de se donner les moyens d’inscrire cette stratégie dans une dynamique de long terme.
  • La deuxième raison est que dans un certain nombre de pays, souvent pour des raisons d’image mais aussi de développement économique et territorial, on observe des investissements massifs dans le secteur sportif : infrastructures, réaménagement urbain, politiques publiques, sites touristiques… Le rapport explore plusieurs exemples, les plus évidents étant le Qatar, la Russie, le Brésil, mais ce ne sont pas les seuls. Ces marchés à conquérir offrent des perspectives de croissance considérables pour nos entreprises. Pour être au rendez-vous de cette opportunité, l’offre française a besoin d’être structurée et offensive face à la concurrence.
  • La troisième raison est que le levier sportif a un impact économique qui déborde très largement la seule filière sportive. Se positionner sur les marchés sportifs génère des effets d’entrainements sur de nombreuses filières et ouvre des gisements importants d’emplois, en matière de BTP, mais aussi de mobilité, de gestion des sites et des flux, de conseil, de formation. La filière de la ville durable et le secteur de la sécurité sont particulièrement sollicités.
    Par ailleurs, tout cet écosystème est propice à l’innovation technologique, qui est un marqueur de plus en plus distinctif de puissance. Equipements sportifs, vêtements connectés, applications numériques, etc. Ces marchés offrent des possibilités de niches intéressantes pour les PME françaises et des volumes de marchés qui rentabilisent les efforts de recherche et développement des grandes entreprises.
  • La dernière raison est qu’il est essentiel d’inscrire le sport dans une réelle perspective diplomatique, et pas uniquement économique et commerciale. La diplomatie économique elle-même s’intègre dans une diplomatie globale d’influence. La diplomatie d’influence de la France, c’est l’économique, le culturel, le technologique, le scientifique et le stratégique. C’est un tout. Le sport est un outil de cette diplomatie globale, en concourant au redressement économique de notre pays mais aussi plus largement à son rayonnement, à sa renommée.

L’évènementiel sportif modélise et diffuse l’image de la France.

Par ailleurs, le sport occupe une place particulière dans toutes les sociétés car c’est l’activité humaine à la fois la plus répandue, la plus partagée et la plus fédératrice. Faire vibrer cette corde c’est faire directement vibrer le cœur des populations, en application du concept du « public diplomacy », comme avoir accès au cœur du pouvoir, au plus haut niveau décisionnel. C’est un moyen privilégié de conforter et d’élargir la présence française à l’étranger.

Cet atout mérite d’autant plus d’être exploité dans des pays où la présence française est en-deçà de son potentiel. C’est dans cette perspective que nous avons mené cette mission d’information.

Une prise de conscience progressive en France

Depuis trois ans, notre diplomatie d’influence prend chaque jour davantage conscience de l’importance du sport. Un Ambassadeur pour le sport a été nommé en octobre 2013. Peu après, le 14 janvier 2014, un plan d’action a été dévoilé pour asseoir la place du sport dans la diplomatie économique et d’influence de la France, que j’avais élaboré et présenté conjointement avec le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Laurent Fabius, lorsque j’étais Ministre des Sports.

La mobilisation du secteur diplomatique, coordonnée par l’Ambassadeur désigné pour le sport, a cinq objectifs : améliorer l’attractivité du territoire français en matière de grands événements sportifs ; accroître le nombre de représentants de la France dans les instances sportives internationales ; promouvoir le français en tant que langue officielle du mouvement olympique ; diffuser nos positions sur l’éthique dans le sport ; positionner les entreprises françaises sur les marchés liés au sport à l’étranger.

Pour la mise en œuvre, rapidement des instructions ont été données à l’ensemble des ambassadeurs en poste à l’étranger pour qu’ils prennent davantage en compte le sport dans leur pays de rattachement, avec un plan à produire dans les trois mois, et qu’un référent sport soit systématiquement désigné. Ce réseau de référent existe désormais. Un vade-mecum pour les postes diplomatiques pour renforcer leurs connaissances du monde du sport a été élaboré avec le ministère des Sports et le mouvement sportif. Les opérations conduites dans les postes sont de plus en plus nombreuses, en lien notamment avec l’Euro 2016.

Le lien avec le secteur économique s’est construit, en France, comme à l’étranger. Au Qatar, la communauté d’affaires française s’est fédérée autour de l’initiative de French Team 4 Sport au Qatar pour proposer une offre d’excellence dans le domaine du sport, en prévision notamment de la Coupe du monde 2022. Parallèlement, j’ai installé un premier club Sport, public cette fois, au Japon en mars 2014 pour réunir les entreprises de la filière dans ce pays qui accueillera les Jeux Olympiques et Paralympique en 2020 (et la Coupe du monde de rugby en 2019). Des conventions bilatérales ont été conclues.

Toutes ces évolutions peuvent s’appuyer sur un dispositif national de diplomatie économique restructuré et porté désormais par un ministère des Affaires étrangères ET du développement international. Une démarche « sport à l’export« , visant à fédérer les entreprises et les partenaires de l’export sur des marchés cibles, se traduit par l’organisation annuelle des Rencontres Internationales Grands Événements Sportifs par Business France. Depuis le 24 avril 2015, les ministres de l’Économie, des Sports et du Commerce extérieur, ont également lancé la préfiguration d’une filière sport dans l’objectif de structurer le secteur afin de permettre aux entreprises françaises de prendre pleinement part à la croissance générée par l’économie du sport au niveau mondial.

Ce récapitulatif des changements intervenus au cours des trois dernières années atteste de cette prise de conscience collective qu’il faut désormais ancrer dans la durée. La démarche est nouvelle, elle s’appuie sur de très nombreux acteurs, ce qui pose évidemment des grandes difficultés, et elle essaie d’établir une continuité entre le territoire national et la diplomatie à l’étranger, ce qui en pose évidemment aussi.

Notre rapport fait donc état aussi bien des choses très positives à consolider que des fragilités à corriger.

Une stratégie générale et une rationalisation du paysage décisionnaire sont indispensables

Nous avons notamment formulé un certain nombre d’orientations pour structurer notre diplomatie économique sportive et pour intégrer de manière pertinente et variée le levier sportif au sein de notre diplomatie globale :

  • pour l’accueil des grands événements sportifs ;
  • au sein de la politique d’influence de la France et de l’appareil du ministère des Affaires étrangères et du développement international ;
  • dans l’association entre entreprises, fédérations et collectivités ;
  • dans la réflexion sur une « Marque France » du sport, un label du savoir-faire français dans ce domaine, qui permettrait utilement de définir et valoriser les atouts concurrentiels distinctifs de l’offre française.

A notre sens, une diplomatie sportive efficace reposera sur deux axes :

  • la mise en œuvre d’une stratégie générale, universelle, de prise en compte et de documentation des enjeux liés au sport, y compris en France. Cette stratégie devra s’appuyer sur une cartographie de l’activation du levier du sport, au regard des opportunités économiques ou de l’impact multiplicateur d’influence que peut produire ce levier dans tel ou tel pays ;
  • la rationalisation du paysage décisionnaire et une mobilisation mieux pensée de l’ensemble des acteurs, qui garantisse une stratégie globale lisible, fluide et offensive reposant sur les principes suivants : des portes d’entrée mieux définies, un continuum national et international (intégration verticale), une association des mondes sportifs, économiques et politiques systématiques (intégration horizontale) et une capitalisation de l’expérience (procédures et ressources humaines).

Mener ce travail a été passionnant : si beaucoup de choses se sont structurées au cours des toutes dernières années, il convient aujourd’hui « de transformer l’essai » et j’espère que nos recommandations contribueront à cette dynamique, au service de l’emploi, de la croissance, de l’attractivité et de l’image de la France.

Dans la continuité de ces travaux, mais à une autre échelle, je remettrai également, dans quelques jours, à Bruxelles, un rapport sur la diplomatie sportive européenne au Commissaire européen en charge de l’Education, la Culture, la Jeunesse et les Sports Tibor Navracsics.